Le Bélier hydraulique du Minou.

Le Bélier hydraulique du Minou.

Si vous vous êtes déjà aventuré jusqu’au pied du phare à marée haute, vous avez sans doute remarqué cet étrange tuyau de béton d’où jaillissent au rythme des vagues les plus audacieuses, un puissant jet d’air et d’embruns mêlés.

Les ruines du bélier au pied du phare (Gilbert Mellaza – Yannick Lenouvel)

Cet appareil se prolonge en forme d’entonnoir vers le large sur une trentaine de mètres.

Collecteur de houle – Collecteur de mémoire

A quoi et à qui pouvait-il servir?

“L’endroit était un excellent coin pour la pêche” nous avoue discrètement l’une de personnes que nous avons contacté. “Mon père s’installait souvent près du “houlographe” pour y lancer sa ligne”. Ce témoignage anodin était pour votre enquêteur déjà une première piste de recherche.

Les archives locales restant muettes, c’est vers la bibliothèque nationale de France que j’allais bientôt confirmer la piste et en apprendre un peu plus sur cet étrange appareil. 

Une station de mesure expérimentale au pied du phare

L’énergie des vagues (Yannick lenouvel)

Un peu d’histoire

1918: Les ressources minières pillées, épuisées par l’effort de guerre partout viennent à manquer.

Pour faire face à la demande, le charbon est importé d’Angleterre, de Belgique. Des commissions sont créées. Parmi elles, la commission de la houille bleue. La force des vagues pourrait-elle fournir une part de  l’électricité nécessaire à la relance de l’industrie?

Des grands projets nationaux

Au fond des golfes, sur le bord des rivières, au cours des siècles, les meuniers ont appris à domestiquer la force de l’eau. A L’Aber Wrach, et autres lieux, la commission étudie un projet d’usine marémotrice mais la production électrique est instable et trop dépendante du caprice des marées.

Des mesures, des données?

A Brest, port de référence pour l’observation et le calcul des marées, André Coyne, polytechnicien, est affecté en 1920 aux services du port. Il cherche à développer un instrument capable de mesurer la puissance quasi inépuisable de la houle.

La commission de la houille bleue attribue une allocation de 25000 francs au projet du jeune ingénieur des ponts et chaussées. La station de mesure expérimentale sera implantée au pied du phare du Minou. Les houles venues du grand large s’engouffrent dans cet entonnoir naturel formé par l’embouchure du Goulet, il suffirait de capter leur énergie. La tâche sera ardue, on ne met pas facilement la mer en bouteille.

Le bélier hydraulique d’André Coyne (Revue générale de l’hydraulique 1939)

Transformer la puissance de la houle

Le phare du Minou n’est pas électrifié (il ne le sera qu’en 1938). Lybrand Smith un officier de marine américain a déposé en 1922 un brevet pour un système d’élévation de l’eau à partir de la force des vagues. Ce dispositif s’appuie lui même sur un autre appareil mis au point en 1792 par un certain Joseph Montgolfier. L’appareil utilise le principe du bélier hydraulique. L’eau canalisée dans une conduite prend de la vitesse. Deux clapets aux mouvements alternatifs placés à l’extrémité de cette conduite vont provoquer l’effet du coup de bélier. 

Le procédé est retenu par André Coyne. La seule force de l’eau est utilisée multipliant jusqu’à 10 fois la pression d’entrée. Les promesses de la machine seront-elles tenues?

Le coup de bélier

Au pied du phare du Minou, vers le large, André Coyne fait creuser un sillon en profitant d’une faille naturelle de la roche. La houle s’engouffrant dans cet étroit  canal va être propulsée naturellement. A la cadence des vagues, l’eau de mer se précipite dans un collecteur terminé par une cloche à air en béton armé d’une capacité de 3 m3. Les faibles dimensions des béliers hydrauliques disponibles sur le marché ne correspondent pas au besoin. André Coyne adapte à plusieurs reprises   l’embouchure, du collecteur et le volume de la cloche afin d’optimiser la puissance capturée et mesurée par son appareil. 

La cloche à air emportée par la tempête de 1929 (revue générale de l’hydraulique 1939)

Les caprices de la mer, premiers résultats

“Des lames de 1 à 2 mètres pénétrant dans le bélier pouvaient générer des pressions de 100 à 200 grammes par mètre carré. Les pressions enregistrées dans la bouteille d’air comprimé vont atteindre 3,5 kg”. Les chasses d’air et les clapets créaient un vacarme qui s’entendait à plusieurs kilomètres. Les marées, plusieurs heures par jour, interrompaient malheureusement le fonctionnement du bélier

Démesure des mesures

André Coyne recueille des relevés effectués dans des phares de l’Iroise comme à la Jument de Ouessant ou Armen. “Au large il est fréquent d’assister à des déploiements de force beaucoup plus imposants. La puissance d’un seul brisant peut atteindre des centaines de milliers de chevaux et dans les tempêtes, des millions” .

Le maillon faible du dispositif

André Coyne et son équipe composée de MM. Lambert ingénieur, Morvan, surveillant, Mortreff, maçon, Hellias , Olier et Le Ven vont effectuer ces mesures expérimentales de 1926 à 1928 au pied du phare du Minou. En 1929, ses travaux sont repris par son remplaçant M. Petry. Le 15 novembre 1929, une violente tempête de Sud-Ouest s’abat sur la Bretagne et sur le bélier hydraulique emportant la cloche à air et détruisant le matériel. “Ainsi mourut de sa belle mort le bélier du Minou”.

Lors d’une conférence devant la société hydro-technique de France publiée dans la revue générale de l’hydraulique en 1939, l’ingénieur reconnait qu’à plusieurs reprises il a augmenté vers le large les dimensions de l’entonnoir et du collecteur de houle. L’ancrage du bélier dans la roche aurait du être renforcé. Il n’a pas résisté. Le point faible du dispositif était là. 

Des bureaux d’études réfléchissent aujourd’hui à de nouvelles sources d’énergies comme la force des vagues et la captation de la houle. Les ingénieurs citent à l’occasion les travaux et recherches effectuées de 1926 à 1929 au pied d’un certain phare du Goulet.

Les sifflets d’un vieux collecteur à demi submergé et les archives numériques en témoignent c’était au phare du Minou à Plouzané.

Sources

  • Revue La Nature nmr 2695 édition du 28 novembre 1925: “La houille bleue”
  • Revue Générale de l’hydraulique, “La captation de la houle” publiée en avril et juin 1939 
  • Bibliothèque Nationale de France

Remerciements à Gilbert Mellaza et Rémy Salaün pour leurs conseils et relecture(s).  

Cet article a 2 commentaires

  1. Stéphanie C

    L’avoir toujours vu, pris en photo au moment des jets d’eau, sans jamais me poser la question de son utilité! Merci pour cet article!
    Il y avait aussi, il y a des années, un poteau en fer au bout du rocher où se trouve ce “bélier” (qu’on voyait de la plage et qui se découvrait plus ou moins selon la marée), avait-il un lien avec cette expérimentation?

    1. Yannick Lenouvel

      Bonjour Stéphanie, cette perche métallique apparait distinctement sur une carte postale du phare du Minou après 1961. Elle semble marquer le dernier rocher qui découvre à marée basse au bout de la pointe. Cependant, ce “poteau” ne porte pas de voyant de balisage invitant les navigateurs à contourner cette roche par le Sud. Sa structure ne me paraît pas non plus correspondre à une perche de balisage classique. Elle semble également se trouver dans l’alignement du bélier et de l’ouverture de l’entonnoir qui captait les houles. (André Coyne le nomme “dièdre” sur ses plans). Dans un cas comme dans l’autre, cette perche balise la dernière roche qu’il faut contourner au bout de la pointe du petit Minou. Je peux vous transmettre un extrait de la carte postale. Si de votre côté vous aviez des photos, des anecdotes sur le phare et le fort du Minou nous sommes très intéressés. Parfois, un détail nous permet de dater une évolution de l’environnement du phare. Bonne journée, Yannick Lenouvel

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