Lumières sur terre ou sur mer pour marins, pêcheurs, plaisanciers, les phares furent leurs guides, leur survie … Derrière ces lumières il y avait des hommes pour les faire fonctionner, les entretenir. Mon père était gardien de phare !
Je suis née dans un phare, situé à l’entrée du goulet de Brest. Il s’agit du phare du Petit Minou, pas vraiment grand par la taille mais par sa situation : entrée de la Rade ou sortie vers l’Océan ! Beaucoup de passages de bateaux de tous gabarits, il est situé dans l’alignement du phare du Portzic et en face d’une roche immergée bien signalée, les Fillettes ; on dit que le phare du Minou rougit devant les Fillettes, son feu à secteur pour signaler cet écueil étant rouge.
La famille du gardien était logée dans une petite maison en béton sur le rocher à quelques mètres du phare. Elle a été démolie en août 1990 afin de rendre le site au « naturel » selon les critères de l’environnement.
J’ai quitté ce lieu à presque 5 ans en 1956 ce qui fait que la mémoire de la petite enfance est plutôt remplie de ce qu’on m’a raconté ; j’y reviendrai.
Tout d’abord je parlerai du gardien de phare Clet Thomas (né en 1909), bien avant la création de notre famille. Comme beaucoup d’hommes du Cap et particulièrement de Plogoff, mon père a fait son service dans la marine nationale où il était quartier-maître radio TSF. Il s’est vite destiné à devenir gardien de phare. Il habitait à Lescoff en Plogoff et ce dernier village du bout du monde connaissait, de près, les services rendus par les phares !

En juin 1933, après une formation d’électromécanicien sa première affectation a été le phare d’Armen au large de l’île de Sein, « l’Enfer des enfers » ! Mon père ne s’est jamais plaint de ce métier qu’il a choisi : les tempêtes ? La promiscuité ? L’isolement ? Tout cela faisait partie du métier : entretenir le phare, nettoyer la lanterne : la lentille en cristal (d’Augustin Fresnel), surveiller la mer et assurer le bon fonctionnement du matériel, astiquer les cuivres, brosser et cirer les boiseries, faire la propreté, relever la météo, communiquer par les contacts radios, faire les quarts avec son « bi-nôme » … sans oublier les repas et équilibrer les réserves.
En général cela se passait dans une franche camaraderie, avec des blagues et de la bonne humeur. Le gardien parle souvent tout seul à la mer et au vent et chantonne en travaillant. Dans ce phare d’Armen, tout au bout de la chaussée de Sein, le bateau qui faisait le ravitaillement et permettait aux gardiens de revenir à terre ne pouvait parfois pas venir jusqu’au petit port de Bestrée, en bas du village de Lescoff. Trop de risques pour assurer la relève. Alors, il déposait les gardiens à l’île de Sein où une chambre leur était réservée à l’hôtel du Grand Monarque. Mon père disait le bon accueil des îliens et les sympathies qui s’étaient créées. Ce phare bougeait disait-il … c’est un phare mythique et sa construction a été longue et compliquée au fil des marées et des difficultés dues au site choisi.
Ensuite sa mutation en février 1937 a dû être un soulagement : il voyait la Pointe du Raz du phare de
la Vieille! Il se rapprochait de la terre. La rotation était de 3 semaines en mer et une semaine à terre , selon le temps… coups de vent, vagues démesurées … Le ravitaillement était parfois risqué et le bateau ne pouvait pas toujours s’approcher pour le va-et-vient des vivres et des hommes. Cela s’effectuait par le treuil installé sur le pylône du chariot Temperley (écroulé lors de la tempête de mars 2008) rongé par les vents, la mer et l’usure. Le phare est sur un rocher : l’ilôt Gorbella, et la pêche, quand le temps le permettait, améliorait les repas avec des produits frais !

Mon père était un homme droit et juste avec les règlements et assurait son service avec un grand sérieux. C’était aussi un homme plaisant ; il aimait chanter et pour occuper son temps libre il s’était acheté un accordéon-musette ! Il a aussi bricolé le bois. C’est en 1939 qu’il s’est marié avec une fille du village, Marie-Josèphe, il avait 30 ans. Maman racontait qu’ils se donnaient parfois un rendez-vous à midi sur le bout de la Pointe où elle allait agiter un torchon blanc et il faisait de même en haut du phare de la Vieille équipé d’une longue-vue. Les gardiens avaient des logements de fonction au pied du sémaphore de la pointe du Raz.
Désirant tous les deux fonder une famille mon père a demandé très vite un poste à terre.
Il a obtenu son affectation pour le phare du Petit Minou en décembre 1941. C’était la guerre. C’est là que mes parents ont vraiment débuté leur vie de couple ; le phare et le Fort du Minou étaient occupés par les Allemands et mon père a continué à assurer son service. Les soldats étaient omniprésents mais mes parents n’ont pas souffert de cette proximité.
Ils étaient aux premières loges pour voir les bombardements, les attaques subies par le port de Brest autant par les bateaux militaires que par les avions. Je pense que le service du phare assuré par mon père était respecté, il était très « utile » ! Un épisode souvent entendu : un obus a traversé le phare lors d’une attaque, avec heureusement peu de dommages.

Mes parents entretenaient de très bonnes relations de voisinage avec les fermiers locaux et les « châtelains ». Lors de ses temps-libres mon père chassait et allait à la pêche selon les saisons, il aidait aussi aux travaux de moisson. Ma mère était auxiliaire gardien de phare, selon les règles de sécurité en effet, il fallait être deux en cas de nécessité, quoiqu’il arrive un phare doit être impérativement allumé !
Trois enfants sont nés. Nos terrains de jeux étaient la grève et les rochers, sous l’oeil vigilant de notre mère. Nous avions une chèvre, un chat, un chien et quelques poules. Quand mon frère aîné Henri, a eu l’âge d’aller à l’école mon père a acheté une moto pour le conduire à Plouzané à 6 km … ma sœur est allée en pension à 6 ans …
C’est à ce moment-là, en 1956, que mon père a demandé sa mutation pour un phare plus « visité » qui lui donnerait plus du travail bien sûr mais aussi un complément à son salaire avec les visites « guidées » pour les touristes.
Nous sommes partis au phare du Cap Fréhel dans les Côtes d’Armor. J’avais presque 5 ans et nous avons habité dans le phare six mois, à 3kms du bourg où étaient les écoles et les commerces aussi nous avons vite obtenu un logement à cet endroit où deux maisons de gardiens étaient situées.
Au phare du Cap Fréhel mes parents étaient les seuls bretonnants dans la commune. Dans ce pays gallo on nous appelait « les bretons ». Le service dans ce phare s’effectuait à trois gardiens et fonctionnait donc sur trois jours : une nuit au phare, deux nuits à la maison, deux jours au phare, une journée à la maison. Les horaires de service changeaient chaque jour selon l’heure du lever et du coucher du soleil c’est à dire l’heure d’allumage et d’extinction du phare.

Tout était noté dans un cahier de service avec précision (routine, et imprévu!) La particularité du phare du Cap Fréhel était les visites guidées pour les nombreux touristes, un travail « complémentaire ». Mon père était « relationnel » il aimait ces contacts. Répondre aux questions, expliquer ce métier qu’il aimait, lui plaisait. Il avait la fierté du service rendu par les phares et les gardiens qui les faisaient fonctionner. Il plaisantait devant la curiosité des visiteurs et leur étonnement, leur ignorance aussi. Il y avait un ascenseur pour les gardiens uniquement et quand nous allions rendre visite à notre père, nous avions le privilège d’en profiter ! Je garde vraiment le souvenir d’une enfance heureuse et d’une famille très unie.
Mon père a terminé sa carrière en décembre 1971 pour revenir sur sa terre natale et retrouver ses racines au village de Lescoff, à Plogoff après une carrière de 37 ans aux Phares et Balises. Mes parents avaient construit une maison pour leur retraite ; c’est là que je vis depuis 5 ans.
L’automatisation des phares a été un tournant. Les équipements des bateaux ont amélioré la sécurité mais le regard de l’homme sur les côtes dangereuses du globe a sauvé tant de vies … Les phares sont toujours là, un peu isolés, un peu perdus comme des bougies stables, vigilants, mais fragiles ; identifiables par leurs éclats, si beaux. Ils sont précieux pour notre Patrimoine : ils restent un peu « humains ».
J’ai vécu dans des endroits où la nature était reine, la côte sauvage et l’environnement maritime particulier. Quand nous annoncions la profession de notre père, c’était l’étonnement. Je crois que notre famille a toujours été considérée comme « à part »… métier rare et difficile sans doute ; au service de la navigation et des marins bien sûr, cela provoque une certaine admiration… .
Le gardien de phare porte encore aujourd’hui l’image d’un beau métier disparu. Il ne faut pas insister longtemps pour que j’en parle et j’ajoute souvent en me présentant « fille de gardien de phare » !
Yvonne
© Les Vigies du Minou Juin 2026 – Collecte de mémoires
