You are currently viewing Un gardien de phare du Petit-Minou

Un gardien de phare du Petit-Minou

14 octobre 2021 – Ouessant – Le port

Rencontre avec M. Jean-Pierre Le Gall

Gardien de phare, une histoire de famille ?

Les Vigies: Votre père exerçait déjà ce métier. Devient-on gardien de phare de père en fils?

Jean-Pierre Le Gall (JPLG) : Pas obligatoirement, mais nous étions bercés depuis notre plus jeune âge dans cet environnement. J’ai commencé dans la vie active comme plombier chauffagiste après un CAP en bâtiment et artisanat. J’ai également travaillé dans un garage où j’ai appris les premiers rudiments de mécanique automobile.

Les Vigies : En quelle année êtes-vous arrivés au Minou?

JPLG : Mon père, Pierre, a pris ses fonctions de gardien de phare au Minou le 1er janvier 1968.

Les Vigies : Nous avons retrouvé dans des archives de l’année 1860, un mémoire sur l’éclairage des côtes de France rédigé par Léonce Reynaud directeur des phares et balises. Nous y apprenons qu’à cette époque, deux gardiens étaient affectés au phare du Minou. En 1968, bien plus tard, votre père était donc le seul gardien de phare?

JPLG : Tout à fait, mais si le devoir du gardien était de rester en permanence dans l’environnement immédiat du phare, il fallait bien de temps en temps s’absenter pour quelques heures. Je devais auparavant demander l’autorisation aux phares et balises à Brest pour aller faire quelques courses jusqu’au bourg de Plouzané. Le gardien de phare se faisait remplacer, le temps de son absence, par son épouse. 

Collection privée – Le phare et le sémaphore du Minou vers 1965 (Le gardien dans la lanterne)

Même Adèle savait allumer le phare

Pour la sécurité des navires, ll fallait réagir rapidement en cas de brume et démarrer les signaux. Après avoir passé des tests auprès de l’administration, l’épouse du gardien de phare pouvait exercer ces fonctions en tant que gardienne auxiliaire.

Au Minou, à notre époque, même Adèle ma grand-mère savait allumer le phare.

La gardienne auxiliaire touchait un petit salaire, un complément appréciable pour le budget de la famille.  Il se racontait parmi nous, que durant toute son affectation, l’un des gardiens de phare du Minou n’avait jamais quitté son poste, même pour aller au village!

Les Vigies :  Comment avez-vous commencé votre carrière aux phares et balises?

JPLG : Nous vivions au fort du Minou depuis 7 ans lorsque mon père est tombé malade. Dans l’urgence, l’ingénieur m’a demandé si je pouvais temporairement assurer le poste. J’ai remplacé mon père à partir du 8 août 1975. J’y suis resté 6 mois avant de rejoindre Ouessant.

Les Vigies:  La famille était-elle logée près du phare ?

Une habitation plus confortable

JPLG: Oui, nous habitions la maison sur la grande terrasse près du blockhaus. C’était une maison très confortable par rapport aux logements construits initialement le long des rochers près du phare. Avant nous, la famille Kerfrident, précédents gardiens, habitait ses premiers logements le long du pont. Ils ont été les premiers à bénéficier de la maison neuve avec tout son confort.  

Collection privée – L’ancienne maison du gardien

Les Vigies :  Les fermes et hameaux aux abords du Minou ont été alimentés en eau potable vers 1961. L’eau « Cavaloc » du nom de l’ingénieur qui a développé ce premier réseau sur la commune devait arriver jusqu’au fort. Avant cela, le Minou aurait-il eu des citernes de récupération d’eau de pluie? 

JPLG : La maison disposait de l’eau courante ainsi que d’une citerne de récupération de l’eau de pluie alimentée par les gouttières. Autour de la maison ma mère y semait des fleurs mais les tempêtes d’hiver l’obligeaient à recommencer ses parterres à chaque printemps.

Mon père y cultivait aussi un petit jardin en haut à droite à l’abri du vent. Il avait installé une barrière à l’entrée du pont et une sonnette électrique qui permettait d’appeler le gardien lorsque des visiteurs se présentaient. Il nous arrivait aussi de faire visiter le phare. 

Les Vigies :  Il ne reste plus de trace des habitations au pied des rochers et près du blockhaus. Inhabitée dès le départ des derniers gardiens, la dernière maison à été détruite vers les années 2011.  La terrasse rendue à la nature se couvre désormais de pois de senteurs au début de l’été et quelques buissons de rosiers sauvages. De nombreux pieds de mauve royale y poussent à l’abri du vent et uniquement à cet endroit. (Cette plante était utilisée pour soigner les brûlures et les entorses).

JPLG : Peut être des fleurs et des plantes semées par mes parents. Qui sait, les gardiens de phares étaient peut-être aussi un peu herboristes? 

Première affectation – La Jument de Ouessant

Les Vigies :  Combien de temps durait la formation d’un gardien?

JPLG : J’ai connu plusieurs écoles. Mon père avait suivi une formation de 18 mois à Dunkerque. A Saint-Nazaire, les cours duraient 16 mois. Personnellement, j’ai effectué cette formation à Brest. A l ‘époque, elle durait un an.

 Les Vigies :  Comment les gardiens de phares recevaient-ils leurs affectations? Combien de temps duraient-elles ?  

JPLG : Les gardiens de phares étaient mutés après l’école d’électro-mécaniciens. Le choix du phare s’effectuait en fonction du rang de sortie et des désidératas. Les nouveaux gardiens choisissaient généralement la région d’où ils étaient originaires. 

© Yannick Lenouvel – La nature s’est emparée à nouveau du jardin

A la fin de cette formation,  j’espérais obtenir un poste en Bretagne. Le directeur de l’école cherchait un volontaire pour le phare de la Jument à Ouessant. Un poste était disponible. J’ai tout de suite proposé ma candidature qui a été acceptée. La réputation des phares bretons (les enfers) n’attirait pas trop les tout nouveaux gardiens des autres régions.

Les Vigies :  Y avait-il des priorités d’affectation en fonction de l’ancienneté des gardiens, de la région souhaitée, des phares en mer, à terre?

JPLG : A l’issue de la formation, la priorité était donnée au meilleur élève. Une liste des affectations était publiée. Chacun pouvait y inscrire son nom en fonction de son rang de sortie. Les jeunes gardiens, le plus souvent, étaient affectés sur les phares en mer. Les « enfers » en début de carrière puis plus tard, les « paradis » selon les postes qui se libéraient. Il n’y avait pas de durée d’affectation définie. Les gardiens demandaient leur mutation lorsqu’ils le désiraient.

Les Vigies :  Pourrait-on retrouver la liste de tous les gardiens de phare du Minou depuis 1848 date de sa mise en service ?

JPLG : Peut-être  à Quimper, aux archives départementales?

Les Vigies : Le phare du Minou a été automatisé en 1989, qui a été le dernier gardien? 

JPLG : C’est Louis Le Noret qui a été le dernier gardien du Minou. Après le décès de Louis, Yvonne sa femme a terminé sa carrière de gardienne auxiliaire au phare du Créach.

Les Vigies : En complément de cette formation d’électromécanicien y avait-il d’autres domaines de compétence nécessaires pour exercer ce métier? 

JPLG : Mécanicien, électricien, le gardien de phare doit savoir tout faire. Nous recevions aussi une formation dans le domaine de l’optique. J’ai également effectué des stages de radio-navigation. Certains phares portaient des balises radio-émettrices. Les ARN (aides à la radio-navigation) nécessaires au fonctionnement du CONSOL, DECCA, RANA P 17 (précision 100 mètres puis remplacé par le RANA SF 300 K dont la précision atteignait 10 mètres), OMEGA différentiel. Ces stages s’effectuaient à Nantes.

Collection privée- Les ARN aide à la radio navigation – DK MK12

(Note de l’auteur : En vue de terre, la position du navire s’obtient en traçant sur la carte marine trois relèvements optiques précis effectués sur des amers remarquables, phares, châteaux-d’eau, églises. Au large, avant la mise en service du GPS, des réseaux de balises radio-émettrices, permettaient de déterminer avec plus où moins de précision la position du navire sur des cartes spécifiques à chaque système. Le radio consol permettait de déterminer, comme avec un appareil de goniométrie, la direction d’une balise à plusieurs centaines de kilomètres de la côte. Pour le navigateur, les relèvements optiques étaient remplacés, au large, par des hyperboles radio-électriques numérotées. L’intersection de deux ou trois hyperboles donnait, avec plus ou moins de précision, la position du navire à la mer).   

Technicien polyvalent

Les Vigies:  Avez-vous des souvenirs d’intervention techniques que vous auriez effectuées sur des phares au cours de votre carrière ?

JPLG : L’une d’elle était particulière mais, ne nous avait pas effrayé. Face aux difficultés à entretenir certains phares, devant l’arrivée de nouvelles technologies, il fallait installer 9 panneaux solaires sur le phare de Nividic, proche de la pointe de Pern à Ouessant. Ce phare fonctionnait précédemment au gaz. Son accès au milieu des roches et des courants restaient depuis sa construction très difficiles. L’hélicoptère m’y avait déposé ainsi que trois autres techniciens. La dernière semaine de juin 1996 avait été retenue pour effectuer ces travaux.  L’installation de panneaux solaires était une première pour nous. 

© Yannick Lenouvel – Nividic et ses anciens piliers supports de câble d’alimentation électrique et téléphérique

Quatre jours de travaux, plus tard, un peu de débrouillardise et un confort très rudimentaire dans ce petit phare qui n’avait jamais eu vocation à être habité.  A quatre personnes dans cette étroite tour, venait enfin le moment de raccorder les fils électriques qui allaient alimenter la lanterne. Que la lumière soit, et …..la lumière fut! 

Le branchement temporaire que nous avions effectué la veille avait tenu toute la nuit. Quelques points de soudure vinrent dès le lendemain matin certifier le bon fonctionnement du phare de Nividic. L’intervention était réussie. Le dangereux ravitaillement en bonbonnes de gaz n’était plus nécessaire. Nividic fonctionnait désormais grâce à des panneaux solaires.

On a perdu la Valbelle

Les Vigies : L’électrification des phares et des balises a permis de les télé-contrôler par signal radio depuis Ouessant. Vous assuriez ainsi le bon fonctionnement de ces signaux lumineux indispensables à la sécurité nautique.

JPLG : Tout à fait, un grand nombre de feux et de balises étaient ainsi surveillés depuis l’île de Ouessant. Ce système de contrôle permettait également d’intervenir à distance pour remettre temporairement un feu en fonction après une panne, lorsque cela était possible.

Un contrôleur depuis Ouessant surveillait en permanence le bon fonctionnement des feux et devait prévenir sa hiérarchie en cas de panne. Une nuit, une tempête emporta la tourelle de la Valbelle dans le chenal du Four. Le stagiaire n’avait pas réagi, l’alarme n’avait pas fonctionné. Pour cause, la balise, son feu et son signal d’alarme avait disparu! Le stagiaire en entendit parler encore longtemps après par ses collègues: «Alors, as-tu retrouvé la Valbelle ? ». (Note de notre gardien de phare: La balise a depuis été remplacée par une bouée mouillée près de ce haut fond dangereux pour la navigation).

Un plan du phare

Les Vigies : Revenons au début de votre carrière, au Minou. Sur le plan en coupe des phares et balises, pourriez-vous nous indiquer la fonction de chaque étage à cette époque?

JPLG : Au pied du phare, dans la salle des machines, qui n’apparait pas sur ce plan, il y avait à l’entrée, sur la gauche, un grand tableau électrique puis deux groupes électro-compresseurs qui alimentaient en air comprimé la corne de brume. Lorsque ces moteurs fonctionnaient, il fallait les permuter fréquemment car ils chauffaient. Un tuyau extérieur envoyait l’air comprimé jusqu’aux cuves en haut du phare.

Schéma DIRM NAMO – Le phare du Minou vers 1968 – Répartition des locaux

 Il m’est arrivé d’avoir à y faire  des soudures pour réparer quelques fuites. Au fond à gauche, juste avant d’entrer dans le phare, il y avait le groupe alternateur générateur électrique. Au rez-de-chaussée, un local technique, des placards pour y ranger du matériel.  Avant l’électrification du phare, le gardien y stockait le combustible pour la lampe. Le Minou devait être équipé avant l’électrification d’un brûleur de 30 qui consommait 7 à 8 litres par nuit.

  • Niveau 1: Chambre et bureau pour l’auxiliaire remplaçant
  • Niveau 2: Chambre
  • Niveau 3: Chambre puis stockage matériel pour le feux et le signal sonore 
  • Niveau 4: Chambre de veille que l’on appelle aussi salle d’honneur. Elle était en partie recouverte carreaux de mosaïque. Le gardien y disposait d’un poste de radio. Tout d’abord un émetteur BLU puis, plus tard d’un poste VHF.  C’est d’ici qu’il transmettait ses vacations radio pour rendre compte du bon fonctionnement du phare ou des incidents.
© Yannick Lenouvel – Les mosaïques de la chambre de veille sous la lanterne

Les Vigies : A sa mise en service, en 1848, le feu du phare était fixe. Aujourd’hui il émet 2 éclats blancs toutes les 6 secondes. 

© Yannick Lenouvel – Machine de rotation 1823 inventée par A. Fresnel – Musée des phares – Le Créach

En 1860, la lanterne fonctionne à l’huile de schiste ou de pétrole, certains phares  fonctionnaient à l’huile de colza (Ref: mémoire sur l’éclairage des côte de France).  Le Minou aurait-il été équipé d’une machine mécanique de rotation sur ses premiers feux?

JPLG:  Tout à fait, mais c’était bien avant nous. Un système mécanique entraînait la rotation de flasques dans la lanterne. Les contrepoids ne descendaient que jusqu’au sol de la chambre de veille. 

© Yannick Lenouvel – Mécanisme d’entraînement le la machine de rotation 1823 – Musée des phares – Le Créach

La vie dans un ancien fort militaire

Les Vigies : Les plus anciennes traces de fortifications du fort du Minou que nous ayons retrouvées remonte à 1696. Nous y découvrons des inventaires des canons et mortiers. Une photo de 1870  montre un canon énorme à la place du blockhaus. En septembre 1915, la marine évacue les canons de 320 mm cachés dans la batterie de rupture. En 1940, les Allemands s’emparent du fort. Ils y restent 4 ans.  Ces fortification et blockhaus étaient elles accessibles lorsque vous étiez en poste au Minou? 

JPLG : L’accès à certains endroits était autorisé par les marins, mais uniquement en leur présence.

Les Vigies : Le sémaphore à côté du phare a été en service de 1961 à 1981. Avez-vous connu les militaires ou guetteurs sémaphoriques qui y travaillaient?

JPLG : Oui, il y avait cinq militaires en poste au sémaphore. Un officier marinier et quatre matelots. Ils assuraient la veille radio de la station « Brest Port » Ils participaient au contrôle du trafic maritime dans le Goulet grâce au radar installé sous le dôme. Les militaires se sont installés à la place de la famille Kerfrident dans les logements au flanc des rochers lorsque le gardien a déménagé dans la nouvelle maison.

Collection privée JB Bosio – La pointe du Minou vers 1965

Les Vigies :  Des registres tenus par les gardiens de phare du Minou pourraient-ils contenir des informations sur l’extraction du sable?

JPLG : A ma connaissance non, mais les sabliers commençaient parfois très tôt le dragage du sable à proximité du phare en fonction de la marée. Le bruit des treuils et des chaînes nous réveillait au lever du jour et nos nuits étaient déjà très courtes.

Les Vigies :  Auriez-vous des informations sur  « la pyramide » ? 

JPLG : Cette balise n’est pas portée sur les cartes marines mais elle aurait pu être utilisée comme alignement de garde avec le phare du Minou par les petits navires longeant la côte Nord du Goulet.

© Yannick Lenouvel – La pyramide – Alignement pour le chenalage côtier ?

Tempêtes au Minou

Les Vigies : Le phare du Minou est construit tout au bout de cette pointe rocheuse qui s’avance sur le Goulet. Aujourd’hui, lors des gros coups de vent, pour des raisons de sécurité, le fort du Minou est fermé. Auriez-vous des souvenirs de ces tempêtes.

JPLG : Malgré le mauvais temps qui s’annonçait, la marée qui montait, le vent qui forçait, mon père avait rejoint le phare sans doute pour une ronde de sécurité. La tempête s’est levée, les vagues déferlaient tout autour du phare et par dessus le pont. Il était beaucoup trop dangereux d’essayer de traverser au risque de se faire emporter par une lame. Il passa ainsi de longues heures à l’intérieur du phare. De la maison, nous pouvions nous apercevoir. Il avait laissé la porte de la salle des machines entre-ouverte et de temps en temps, il nous faisait des grands signes pour nous rassurer. Il fallut attendre la marée basse et que la tempête s’apaise pour qu’il puisse à nouveau traverser le pont et nous rejoindre à la maison. 

Les Vigies : Il se raconte que les enfants des gardiens de phare du Minou étaient dispensés d’école lorsque les tempêtes se jetaient sur la pointe du Minou. Les premiers gardiens installés dans les logements aux flancs des rochers se retrouvaient au coeur des déferlantes sans pouvoir sortir.

© J. ar Beg – Tempête au Minou- Le gardien restera bloqué dans le phare le temps d’une marée!

Les Vigies : Nous imaginions le gardien de phare solitaire, insomniaque, rêveur en haut de sa tour face à la mer. Nous le découvrons maîtrisant de nombreux métiers, bricoleur, inventif, discret, pointilleux et toujours disponible. C’est un grand plaisir de vous avoir rencontré. Après le Minou et vos plus jeunes années à Plouzané, où avez vous poursuivi votre carrière?

JPLG : A Ouessant, je suis resté dix ans au phare de la Jument et vingt trois ans au phare du Créach.

Des marins et des phares

A Ouessant, ce 14 octobre dernier, installés à la terrasse d’un café près du port, un gardien de phare venait de nous confier quelques-uns de ces souvenirs et rigueurs de son métier. Le vent fraîchissait. l’heure de se quitter approchait. Vers l’Ouest, pendant que nous discutions encore, un gros soleil rouge s’emparait délicatement de ses pastels pour colorer le ciel. Les eaux calmes aux bleus de plus en plus profonds de la baie du Stiff nous offraient presque un miroir.   

En toile de fond de cette rencontre, silencieux et ponctuel, le Créach était prêt! La grosse boule rouge, dans quelques instants, plongerait une nouvelle fois pour une longue nuit sous les flots. Comme un clin d’oeil, une étincelle dans le regard, le grand phare venait de s’allumer. Deux éclats blancs toutes les 10 secondes précision et ponctualité.

Toute l’iroise dans quelques minutes, avec la nuit qui tombait, se mettrait à scintiller.

Nous évoquions encore nos histoires de marins et de gardiens de phares. Deux mondes qui se côtoient sans parfois se connaître, l’un comptant sur l’autre pour le guider.

Après ce témoignage, comme l’envie de partager aussi avec vous, après un long voyage, une dernière longue nuit à la mer, un atterrissage sur l’Iroise. De la nécessité d’entretenir nos phares, atterrir. N’en déplaise aux pilotes d’avions, atterrir, c’est, pour un navire venant du large, reconnaître la terre. 

En des temps pas si lointains, la navigation radio-électrique offrait une aide précieuse aux navigateurs. Elle pouvait s’envelopper d’une imprécision, de défaut de synchronisation et de toute la méfiance nécessaire à l’approche de la terre. Le Decca par exemple n’appréciait guère les orages et les couchers de soleil (perturbations radio-électriques). Depuis Ptolémée et sa tour de Pharos, les phares sont toujours là pour nous guider. 

Plongeriez-vous avec nous dans cet univers? Une longue frégate émerge du Golfe de Gascogne, la nuit est profonde. La route est tracée au Nord Est sur le phare du Créach. Dans la nuit noire, il est encore trop tôt pour tenter de prendre un relèvement sur le pinceau lumineux du géant qui devant nous, à plus de trente nautiques derrière l’horizon, balaye la base des nuages. Minuit à quatre heures du matin, que ce quart à la mer était long! La nuit trop courte et souvent frileuse mais l’arrivée sur le Goulet de Brest, au petit matin se méritait. 

Dans la nuit sombre, à tribord, là, un deux trois éclats. Top, un relèvement, Armen était là. Chercher aux jumelles, sur l’avant un, deux éclats blancs, le Créach venait d’apparaître juste au dessus de l’horizon. A dix huit noeuds, la longue frégate entrait en mer d’Iroise. Ici, un deux trois quatre, par le travers tribord, voilà c’est certain, le grand phare de l’île de Sein. On vire un peu à droite, cap sur Saint-Mathieu, 1 éclat blanc toutes les 15 secondes. Les relèvements de ces phares portés sur la carte affine l’atterrissage de nuit sur l’Iroise. 

Un éclat: St-Mathieu. Deux éclats: le Créach. Trois éclats: Ar Men. L’île de Sein: quatre éclats, à chacun sa signature. Le grand entonnoir bordé de roches acérées de la Mer d’Iroise se resserre. Sans oublier la Jument, Nividic, Keréon, les Pierres Noires, la Parquette, Tevennec autant de noms rassurant le marin lorsqu’il a, avec certitude, identifié chacun de ces récifs.  Les grands phares de l’Iroise jusqu’à l’anti-chambre du Goulet de Brest nous ont guidé. 

L’alignement du phare du Minou et de son complice le phare du Portzic feront le reste. Le courant, la marée, sur le journal de navigation le timonier a noté: « Embouquez le Goulet »   

PS: L’auteur ignorait évidemment cette nuit là, que 30 ans plus tard, il prendrait un pot sur le port de Ouessant avec le gardien de phare du Créach sur qui on pouvait, par tous les temps, compter.    

Musée des phares de Ouessant – Lampe de 1er ordre et lentille de Fresnel © Yannick Lenouvel

Remerciements

  • Jean-Pierre Le Gall, pour son accueil, sa disponibilité et sa passion pour ce métier.   
  • Clémentine Le Moigne qui nous a permis de nous rencontrer.
  • Musée des phares du Créach.
  • J. ar Beg pour ses photos de tempête au Minou.
  • Cartes postales anciennes, collection JB. Bosio.

Cet article a 9 commentaires

  1. Sylviane KERBELLEC

    Qu’il est passionnant à lire ce témoignage de Messieurs LE GALL et LENOUVEL ! Et si bien écrit ! Merci.

    1. Yannick Lenouvel

      Merci beaucoup, un plaisir également de recevoir vos très sympathiques commentaires.

  2. Didier Lemaire

    Un merveilleux article très dépaysant pour un provincial belge 😊

    1. Yannick Lenouvel

      Alors on vous envoie du haut du phare, quelques embruns de la mer d’Iroise. Merci et bonne journée

  3. Le Gall Séverine

    En tant que fille de gardien de phare, ayant connu le Petit Minou, étant la nièce de Jean Pierre, je ne peux qu’acclamer cette entrevue! Merci infiniment…

    1. Yannick Lenouvel

      Bonjour, merci beaucoup pour votre commentaire. Nous recherchons à l’occasion pour étayer nos sources, des documents, des photographies. Si c’était le cas nous ne publions rien sans l’accord des personnes que nous rencontrons. Parfois juste un détail permet de dater une évolution du site, du phare. A part quelques cartes postales anciennes, souvent des prises de vues aériennes, nous n’avons pour ainsi dire rien sur la maison des gardiens. Bonne journée.

  4. Olivier Le Bihan

    Merci Yannick pour ce passionnant témoignage. Quelle belle rédaction. Je me revoyais à la passerelle de la Frégate entrant dans le goulet.

  5. Le Moigne

    Bravo,
    Bel entretien ! Je vois que le contact que je vous ai donné à bien fonctionné.
    Bonne continuation.
    Clémentine

    1. Yannick Lenouvel

      Bonsoir Clémentine, encore merci de votre aide qui nous a été précieuse pour réaliser cette rencontre. Au plaisir de se recroiser.

      Yannick.

Laisser un commentaire