La bouée à sifflet annonçait aussi le mauvais temps.
Il y a quelques jours, nous partagions sur la page Facebook de l’association, des photographies de la Pointe du Petit Minou affrontant la neuvième tempête de l’année! Nous ne sommes que mi-février. Les coups de vent d’hiver se succèdent à un rythme soutenu sur le chantier du phare en cour de restauration.
A chaque marée haute, éclaboussant copieusement au passage les équipes occupées à construire le grand échafaudage, les vagues explosent au pied du phare. S’engouffrant dans des grandes orgues dissonantes, désaccordées, le vent siffle dans les tubes métalliques dressés vers le ciel. Des tourbillons ivres escaladent les passerelles construites jusqu’à trente mètres de haut. Les bâches destinées à protéger le phare, bordées comme un grand spinnaker claquent au vent.
Les échafaudeurs s’improvisent alors marins, gabiers de fortune tentant de prendre des ris sur la grand voile de leur navire immobile. Un grain vous fouette le visage, l’horizon à nouveau s’assombri pendant qu’une soudaine bourrasque se jette sous l’arche du pont. Vous êtes bien à la pointe du Petit Minou en ce mois de février.
Au coeur de cette ambiance très océanique, les photographies donnent un aperçu incomplet du spectacle aux abords du phare. Lorsque le vent se calme, lorsque les brumes enveloppent la pointe jusqu’à noyer dans les vapeurs salines en face, le port de Camaret. Lorsque les grandes houles ondulent et s’apaisent enfin au pied du rocher du Capucin, le vacarme des tempêtes cesse et laisse sa place à un silence presque étourdissant.


Les photographies partagées n’ont qu’une ambition, celle de vous plonger dans cet environnement très rude auquel étaient fréquemment confrontés le gardien de phare et sa famille. J’imagine les enfants blottis les soirs d’hiver au creux de leur lit dans la maison construite contre les rochers.
Janine a vécu dans cette petite maison, elle partage avec nous ce souvenir (entre juillet 1939 et fin décembre 1941) Cette nuit là fut très agitée : « C’était très impressionnant. Je me souviens d’une nuit de tempête mon père était parti au phare pour mettre le groupe électrogène en marche et soudain un grand bruit.
C’étaient les blocs de granit du parapet dans le virage qui avaient été projetés sur le pavé, sans doute par une vague énorme. Nous avions eu très peur. De plus, on ne voyait pas mon père revenir. Puis, très inquiètes, derrière la fenêtre nous avons aperçu une lueur qui avançait dans la nuit. Notre père revenait à la maison. Maman lui entrouvrait prudemment la porte. Entre vite! Ouf, te voilà!
La tempête passée, le calme revenait, juste le clapotis de l’eau, le cri des oiseaux, le ronronnement sourd d’un lourd cargo qui prenait le large. La vie reprenait son cours au pied du phare.
Cependant, partageant ces émotions dans cet environnement marin, Jean-Pierre, abonné à notre messagerie, nous interpelle à son tour :
« il vous manque le boudeur qui sifflait à tue-tête, au rythme de la houle venue du large! »
Alain, instantanément lui répond : « Ha, le boudeur, quel raffut il faisait! On ne l’entend plus hélas »
Mais de quoi nos deux « minousiens » pouvaient-ils bien parler? « Au rythme de la houle », « à tue-tête ». Apparemment ils n’évoquaient pas la corne de brume du phare, qui ne fonctionnait qu’occasionnellement.
Jean-Pierre, (portant le même prénom) lui même gardien de phare en son temps au Petit Minou, nous avait confié cette information: « Avant que le phare ne soit équipé d’un détecteur de brume, nous activions les signaux sonores de la corne de brume lorsque l’on ne voyait plus la bouée des Fillettes située à un mille marin du phare ».

C’était cela le repère visuel mais Jean-Pierre n’avait pas, à l’époque, évoqué ce « boudeur ».
Après avoir vérifier les toponymes sur les cartes marines du goulet de Brest, ma curiosité restait sans réponse. Aucun haut-fond, aucune roche, aucun lieu dans les environs du Petit Minou portant le nom de « boudeur ».
Au risque de paraitre bien ignorant de cet environnement qui nous attire tant, je me risquais à demander des précisions sur ce boudeur qui sifflait à tue-tête. J’avais cependant une petite idée commençant à émerger des brumes qui nous enveloppaient.
C’est Alain qui vint à mon secours: « Le bouder, en breton, était une bouée qui « boudait » avec la houle du côté des Fillettes donc quasiment tout le temps, un grand souvenir auditif ».
Ma petite idée était sur la bonne voie. Un dictionnaire breton allait confirmer cette source, dans un premier temps.
« Bouder » : « Sonneur de cor – Bourdon – Corne de brume – Occasionnellement personne assommante ».
Source: Dictionnaires bilingues de Francis Favereau / Edition Skol Vreizh
Il y avait donc près du plateau rocheux des Fillettes, un signal sonore, une bouée qui sifflait, actionnée par la houle. Ce balisage était destiné à indiquer la présence de ce haut fond aux marins par mauvaise visibilité.
(NDLR) Lors des basses mers de vives-eaux, deux roches affleurantes près de la bouée des Fillettes découvrent jusqu’à 1 mètre au dessus de la surface. Immergées la plupart du temps ces roches constituent un réel danger pour la navigation.

Avis aux navigateurs:
C’est à la fin de l’année 1930 où, tout début 1931 que le plateau des Fillettes fut balisé par une bouée sonore actionnée par la houle. Un avis aux navigateurs fut publié dans la presse pour en informer tous les capitaines de navires et marins chenalant vers le port de Brest.

Une bouée sonore de 9 mètres de haut, à sifflet actionné par la houle allait dès 1931 compléter le balisage de l’entrée du chenal de navigation menant au port de Brest.
Cette bouée portait un feu blanc clignotant alimenté au gaz, sa portée était comprise entre 4 et 10 milles marins.
Si le marin y trouvait là, une aide précieuse à la navigation, par temps de brume l’écho lancinant du sifflet de la bouée courait également dans les campagnes environnantes aux abords de la pointe du Petit Minou.
L’entendez-vous ? Comme un souffle respirant avec la houle. Dans l’imagination collective, le voilà notre « bouder » Un sonneur de cor perdu dans la brume au milieu du goulet.
(NDLR): Le phare du Petit Minou ne sera équipé d’une corne de brume alimentée par deux compresseurs d’air qu’à partir de son électrification en 1939.
Avant 1939, le chenalage par mauvaise visibilité nécessitait alors toute l’expérience et l’attention du capitaine doté d’une oreille très fine. La direction du sifflement étouffé de la bouée des Fillettes lui indiquant, approximativement, s’il se trouvait trop à tribord du chenal (vers les dangers) ou plus à bâbord, son regard cherchant déjà sur l’avant, la silhouette de la Mengam. Parvenu près du Portzic, à l’entrée de la rade le navigateur devait, à son tour, souffler un grand coup, fier et rassuré d’avoir franchi dans la brume, cette passe sans encombre.
Ainsi depuis 1931, le bouder, sonneur de cor, au gré de la houle se balançait à l’entrée du goulet. Gare au marin qui l’aurait entendu de trop près. Comme le chant des sirènes d’Ulysse, à trop s’approcher de la voix qui le guide, plus d’un navire viendrait s’empaler sur la roche des Fillettes.
La crainte évidemment était de cumuler une brume épaisse et un calme plat. Sans l’action de la houle, le sifflet de la bouée des Fillettes ne fonctionnait pas.
Dicton local de ceux, qui sans radar, sans GPS savaient observer, écouter leur environnement : « Lorsque les Fillettes à nouveau « boudaient » cela annonçait bien souvent l’arrivée du mauvais temps » se souvient Jean-Pierre le gardien de phare du Petit Minou.
Remerciements à Janine Kerfriden, Alain et Jean-Pierre Rioual, Jean-Pierre Le Gall « minousiens » et gardiens, passeurs de mémoire du phare du Petit Minou.
NB: Instruction sur le balisage 1898 – Ponts et chaussées – Service des phares et balises
Une bouée à sifflet est constituée par un flotteur traversé verticalement par un tube cylindrique creux, formant queue. Ce tube, ouvert à la partie inférieure est fermé un peu au-dessus de la flottaison par un diaphragme percé de trois trous munis de soupapes. Deux de ces soupapes s’ouvrent et laissent pénétrer l’air extérieur sous le diaphragme lorsque la bouée s’élève à la lame ; la troisième ne s’ouvre que quand la bouée redescend; l’air, comprimé par l’eau agissant comme un piston fixe à l’intérieur du tube, s’échappe par la soupape et actionne le sifflet monté au sommet du flotteur.


2 réflexions au sujet de « Le bouder et les Fillettes »
AH ben voilà, le souvenir du boudeur a trouvé son fondement dans la bouée des fillettes !
Merci Jean-Pierre, ces souvenirs viennent compléter l’ambiance qui régnait aux abords du phare. La plainte du boudeur est une nouvelle pièce du puzzle que nous essayons de reconstituer grâce à ces précieux témoignages. « Si brume il y a, alors point de vent. Ainsi la houle se calme délicatement et le boudeur enfin se tait » Citation empruntée à un auteur local de talent qui se reconnaîtra 😉